Galerie
Frédéric Monnet
De l'Amour
2010 - Huile sur toile
200 x 200 cm
Dans ma maison du sud entourée de vergers ébouriffés, où tout n'est que silence sous ciel cireux, chauffé à blanc, je repense à ce que m'a dit Frédéric Monnet de ce coin de Provence qui s'étale vers la mer par le delta du Rhône, là où il vit depuis plus de 10 ans et ne cesse de questionner à travers sa peinture son “ paradis de nature ”. Un eden cosmique, violent, instable dans lequel il plonge et éclate la sève vitale des couleurs et matières tel un ascète pris d'un appétit féroce.
Urgence d'une ébullition, d'une densité bruissante à apprivoiser cette nature déliée, foisonnante qui l'attire, le séduit et l'étreint dans ses lianes tentaculaires. Jusqu'au point crucial où cette chaleur matricielle se fracture et risque de s'abolir, la peinture de Frédéric s'immobilise, ausculte et s’interroge. Des mémoires successives s'immiscent dès lors comme autant de traces à polir, à réintégrer.
On retrouve dans ses tableaux cette âme d'équilibriste avançant sur le fil ténu de l'enchantement et la tourmente. Comme un vaste océan avec ses vagues d'écumes si belles, si blanches, si éphémères dans lesquelles on se glisse et tangue avec réjouissance jusqu'à ce fragment de temps où l'on risque d'être aspiré dans ses ténèbres.
Ses séries Madagascar et Marrakech l'avaient affranchi pour un temps de cette mise en abîme permanente. La magie du voyage, le temps de “ l'ailleurs ”…
En explorant le “ dancing ”, lieu ou s’ébauchent désir et postures, Frédéric Monnet reprend sa quête de la “ place ” de l'humain dans la nature, dans le monde. Ce “ retour au paradis ” auquel il a tant envie de croire mais dont il connaît si bien l'inévitable dilemme “ eros - thanatos ” avec lequel il va falloir ruser pour ne pas se perdre.
Frédéric Monnet entre dans la danse avec des pas volés au tango ou la salsa. Les corps se dénouent, apprivoisent l'espace et se déploient vers l'autre dans un rythme enjoué. Pris dans les tourbillons et la chaleur, ils alternent pas rapides, saccadés et d'autres plus félins, sensuels annonciateurs du trouble surgissant du désir. échanges de fluides et pas de deux se propulsent dans les palettes de rouge, jaunes, orangés, vibrantes comme sève de vie. Les couleurs battent la chamade au rythme des pulsations cardiaques et implosent dans une effervescence de traits et de narrations dont le peintre serait le gardien inquiet et curieux.
Ensuite se décantent les pulsions premières, il regarde la danse se danser. Sa palette de couleurs sanguines et fébriles se recouvre de tons gris, blancs, terre, bleus vifs ou plus sourds qui jouent l'effacement autant que la révélation. Jaillissent des tensions nées de l'impétueux et périlleux désir d'abandon et de fusion des corps .
Il ouvre son espace pour mieux le déconstruire. Le cercle de danse se fragmente et s'organise en pantomimes autonomes : regards absents, visages androgynes et corps divisés détournent la narration vers l’abstraction lyrique. Comme autant de moments de vie dont il voudrait perpétuer l'intensité, le délié sans en perdre la maîtrise. Chaque danseur est encerclé par l'exubérance de la nature, enrobé de lianes fleurs qui déplacent le rêve d'incorporation à l'autre vers une jungle tropicale qui s'apparente de près à la jungle urbaine.
Dans ces dancings où le bruissement permanent et assourdissant fait solitude et silence, Frédéric Monnet retaille ses esquisses et la danse fait surgir ce silence premier évocateur d'une page blanche où tout serait à venir.
La danse résiste à tout conditionnement, elle devient acte de créativité.
De liberté.
Alain Badiou évoque ce silence de la danse dans son petit manuel d'inesthétique : “ nous pourrions dire que la danse est le corps en proie à l'imminence … La danse ferait métaphore de ce que toute pensée fonde et organise … La danse manifeste le silence d'avant le nom.”
C'est peut-être dans cette interrogation entre rêve de liberté, désir d'ailleurs et d'incorporation que vibre et se construit la peinture de Frédéric Monnet. Il nous transporte au cœur de ce paradis qui n’est jamais complètement perdu.

Marie Leclercq

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